Ayons confiance dans l’abstention

Ainsi donc les européennes ont eu lieu, qui viennent de voir la débâcle du P.S. et de la gauche, dans une certaine mesure celle de l’UMP, et la victoire in-con-tes-table du parti fasciste français.

Et les hollandistes de ne manquer d’insister sur le fait que tout ceci est la faute des abstentionnistes, et que si seulement ils s’étaient bougés leurs gros culs de fainéants pour aller bien voter pour un bon parti, c’est à dire l’un des deux qui depuis 10 ans alternent pour appliquer la même politique, au détriment des classes populaires.

Par exemple :

 

Dans ce genre de situation, mon sang ne fait généralement qu’un tour. Car tenir ce genre de discours, c’est postuler a priori que les résultats auraient été différents si les abstentionnistes s’étaient déplacés.

Bien évidemment, je suis le premier à me désoler de l’abstentionnisme. Je le dis avec la bonne conscience de l’homme de gauche qui n’a pas manqué une élection depuis 1988, et qui a même, le cœur en peine, voté Chirac en 2002 : voir plus de la moitié de la population de mon pays ne pas se déplacer pour appliquer un droit pour lequel des gens meurent à travers la planète, ça me rend dingue. Mais passons.

Quelques minutes après ce message, je vois passer un tweet de mon idole, Samuel Laurent :

Et là je me dis : d’accord, c’est un sondage (apparemment effectué sur 1630 personnes) mais ça peut permettre de se faire une idée de ce qui se serait passé si l’abstention avait été nulle.

Comme il se trouve par ailleurs que je suis en train, en ce moment même, d’enseigner à des élèves de T-ES le concept d’intervalle de confiance, non sans difficulté je dois bien l’avouer, j’y vois là un exemple parfait pour fabriquer un exercice de mon prochain cours.

Pour que mon lecteur moyen comprenne ce qui va suivre, il me suffit d’expliquer que l’intervalle de confiance, c’est l’intervalle dans lequel il y a 95% de chances que se situe le résultat réel d’une élection sur laquelle on possède un sondage sur un échantillon de taille n. À travers une formule très simple : c’est le résultat du sondage plus ou moins l’inverse de la racine carrée de la taille de l’échantillon.

Par exemple, si un sondage sur 500 personnes donne M. Piche gagnant à 52%, il y a 95% de chances que son résultat réel à l’élection se situe quelque part entre 47,5% et 56,5%. Et bien évidemment, plus la taille de l’échantillon augmente, plus le résultat réel se rapproche de l’estimation du sondage.

Je pars donc en quête des résultats du Ministère de l’Intérieur (au moment où j’écris ces lignes, nous pouvons estimer qu’il s’agit de résultats quasi-définitifs), et je les croise avec les résultats du sondage précédent. Comme la ventilation des voix sur les deux sources n’est pas exactement la même, je fais  les correspondances suivantes (que vous pourrez toujours contester, ça ne change rien au propos global de ce billet) :

  • LO et le NPA se retrouvent dans "Extrême-Gauche", pour un total de 2,5%
  • Le FdG est seul avec 7,5%,
  • PS et PRG se retrouvent dans "Union de Gauche" pour 14%,
  • EELV est seul avec 11%,
  • Nouvelle Donne, Rassemblement Citoyen et Alliance Écologiste Indépendante en DG, pour 2,5%,
  • UDI et Modem en Union Centre pour 10%,
  • Debout la République avec les Divers Droite, pour 2,5%,
  • Une autre liste en Divers, pour 4%.

Ensuite, je fais l’hypothèse que s’il n’y avait eu aucun abstentionniste, les taux de blancs et nuls auraient été ceux observés.

Enfin, je fais mes calculs en nombre de voix, pour ajouter aux résultats réels les voix qu’auraient obtenus les partis si l’ensemble des abstentionnistes s’étaient déplacés suivant le résultat du sondage.

Et voilà le résultat (bien entendu, je tiens le fichier Excel à votre disposition) :

Si tous les abstentionnistes s'étaient déplacés

 

Et là, oh surprise, que constatons-nous : que selon ce sondage, si tous les abstentionnistes s’étaient déplacés, le score du FN se serait quand même situé entre 22,94 et 25,79% tandis que celui du PS aurait été entre 12,56 et 15,42%.

J’invite donc tous les donneurs de leçons de droite, UMP comme PS, à commencer par se poser la question de savoir si ce n’est tout simplement pas le contenu de leurs politiques qui mène à ce genre de résultats.

D’ici là, je vous salue bien bas.