La terre est plate comme une orange

La terre est plate comme une orange

En tant que scientifique et enseignant, je considère comme un échec personnel la multiplication récente de crétins qui, soit qu’ils sont aveuglés par leurs croyances, soit qu’ils cherchent à atteindre une notoriété « en creux », soit qu’ils sont simplement des attardés mentaux conspirationnistes, pensent pouvoir remettre en question des résultats scientifiques fermement établis.

Entendons-nous bien : la route de la vérité scientifique est pavée d’erreurs, d’errements, de corrections, d’hypothèses rejetées. Mais une chose est sure : le protocole scientifique a pour objectif d’éliminer les hypothèses insatisfaisantes jusqu’à stabiliser la théorie sous forme d’un modèle qui servira, éventuellement d’appui pour la théorie d’ordre supérieur. Tout élève de Terminale générale l’apprend en philosophie.

Or voici donc qu’à la faveur d’errements sur les Internets, je prends conscience de l’existence d’un courant qui, du modèle « sphéroïde aplati » de notre planète, semble vouloir ne conserver que le « aplati ».

Les états-uniens, qui font toujours tout en plus grand que nous, ont carrément une society pour soutenir cette hypothèse. Chez nous, lorsque l’on tape « terre plate » dans Google, le premier article est heureusement un debunk ( n’en lisez pas les commentaires, ils vont vous rendre dingue) et c’est au second que je vais m’intéresser ici.

Selon l’auteur de ce blog, un certain Elmahdi, une secte qu’il nomme « ADII » ou « AD2 » — dont on ne trouve trace nulle part sauf dans ses billets et dans les commentaires qu’il laisse à gauche à droite sur la toile — a réussi à faire croire au monde entier que la terre est sphérique alors qu’elle est, en fait, plate.

Si si.

Alors oui, les arguments avancés dénotent une profondeur d’analyse inférieure à celle de mon fils de 5 ans, mais ils sont tellement drôles que je ne peux m’empêcher de les partager avec vous. Donc rangez votre « Bescherelle, attachez votre premier degré, ça va secouer.

Argument 1: les monuments restent droits et ne penchent pas en arrière lorsqu’on s’éloigne, même à plusieurs centaines de kilomètres.

Capture d’écran
Notez bien sur cette image, la taille des petits bonshommes et de la Tour Eiffel.

Bien bien. Alors faisons une petite expérience de pensée.

Le monument le plus élevé existant au moment où j’écris ces lignes est la tour « Burj Khalifa » située à Dubaï et qui mesure 828m. Prenons la et plantons la au milieu du désert de Gobi, que nous aurons préalablement pris le soin de tasser avec un très grand rouleau compresseur. Puis éloignons de « plusieurs centaines de kilomètres », disons 414km, en faisant l’hypothèse que la terre est plate. Enfin, prenons un double-décimètre en main et tendons le bras (à 1m, puisque nous en mesurons 2, nous sommes très grand), par temps clair.  Nous obtenons le schéma suivant, à l’échelle TRÈS exagérée :

Plate 1

Et alors, grâce à un théorème enseigné en fin de collège, le Théorème de Thalès (certainement un membre de la secte AD2 lui-aussi), si nous faisons l’hypothèse que la tour et moi sommes plantés perpendiculairement au sol, nous obtenons sur le double-décimètre une taille relative — c’est à dire la taille que la tour semble avoir à cette distance — de :

828 x 1 / 414000 = 0,002m c’est à dire… 2 millimètres !

Donc oui, on ne voit pas pencher les monuments, parce que même si la terre était plate, on ne les verrait tout simplement plus. Et comme elle ne l’est pas, ils disparaitraient derrière l’horizon.

Argument 2: toutes les images prises depuis l’espace sont crées dans les studios de la NASA(!) et il n’y a pas d’étoiles dessus car il est trop difficile de les représenter.

Capture d’écran 1

Oui voilà. C’est à dire que nous sommes en 2016, il y a des étoiles parfaitement représentées dans le moindre space opéra hollywoodien de série B mais ces gros nazes de la NASA ne sont même pas capables de se mettre d’accord pour foutre quelques étoiles dans leurs photos truquées toutes pourries. Tu m’étonnes qu’il faut augmenter leur budget à ces incompétents notoires.

Argument 3: il n’y a pas et il n’y aura jamais de vol direct entre l’Afrique du Sud et l’Amérique du Sud

Capture d’écran

Alors là c’est bien simple : il y a un Johannesburg — Sao Paulo pour 726€ en ce moment, à peu près tous les 3 jours, vous pouvez le trouver sur n’importe quel moteur de recherche de vols. Donc tu peux fermer ta grosse bouche.

Argument 4: un bébé né en plein vol Bali — Los Angeles a provoqué un atterrissage à Anchorage, Alaska.

Capture d’écran

Le fait divers est avéré. Ce qui est intéressant ici, c’est de comprendre que notre auteur, n’ayant aucune notion de géométrie et donc de géographie, prend pour argent comptant la vidéo YT d’un autre tout aussi crétin que lui pour en conclure que c’est parce que la terre est plate.

Je pense que nous touchons ici au nœud du problème, alors tirons les choses au clair une bonne fois pour toutes.

Premier constat : il est impossible d’obtenir une représentation en plan de la surface d’une sphère qui ne sacrifie pas au moins un paramètre géométrique (angles, distances, surfaces, etc.) Pour en être persuadé, il suffit de tenter d’emballer une orange dans du papier aluminium sans faire un pli.

Dès lors, toute représentation en plan de la surface d’une sphère est une projection, donc un parti-pris, et la carte obtenue est fausse sur au moins l’un de ces paramètres. Faire une carte, c’est donc arbitrer entre ce que l’on a besoin de voir correctement et ce que l’on peut négliger (vous trouverez ici une très bonne synthèse).

Là où ça touche au sublime, c’est quand la poutre inculte qui fait la vidéo, cherchant à démontrer que la terre n’est pas sphérique, utilise une projection (cylindrique, probablement de Mercator) et dessine un trait droit dessus, au lieu d’utiliser une sphère.

Capture d’écran 1

Car voici ce qu’on obtiendrait dans ce cas (grâce à cette jolie animation Flash) :

Capture d’écran

Où l’on remarque qu’en plein milieu de l’océan, après environ 6h de vol, Anchorage semble être l’aéroport américain le plus rapide à atteindre, et où l’on constate, quelle surprise, qu’une droite tracée sur une sphère (plus court chemin) ne donne pas une droite sur sa projection cylindrique.

Winter is coming

Ce qui est assez truculent, c’est que l’alternative proposée par ces arriérés est également une projection (dite azimutale équidistante) qui possède le défaut majeur de nier…l’existence de l’antarctique. Un continent, carrément. Dont la masse est trois fois supérieure à toute autre surface terrestre. Dont la surface est presque celle de l’Amérique du Nord. Non, il n’existe pas. À la place s’érige un immense mur de glace infranchissable.

Infranchissable, sauf pour Bernard Voyer (certainement un membre très haut placé de la secte des AD2), et une quinzaine d’expéditions avant lui depuis 1911. Ah, et il y a là une station qui diffuse sa webcam (à moins que ce ne soit tourné dans les studios de la NASA).

Bref, vous l’aurez compris, ces crétins m’exaspèrent. Voici pourquoi.

Cette histoire de terre plate est relativement récente. C’est l’une des choses que l’on apprend en lisant l’excellent « Flat Earth » de Christine Garwood: depuis plus de vingt siècle, le modèle unanimement établi est celui d’une terre sphérique, depuis peu corrigé en l’aplatissant à ses pôles. Il faut attendre le milieu du XIXème siècle pour qu’un astronome anglais du nom de Samuel Rowbotham publie, sous le pseudonyme « Parallaxe », un livre intitulé « Zetetic Astronomy: Earth Not a Globe » et dont les arguments servent encore de socle à la Flat Earth Society dont je parlais plus haut. À en croire Garwood, il est fort probable que Rowbotham fut un rhéteur doué qui s’amusait des débats scientifiques et religieux de son époque et sentit très tôt l’interêt économique qu’il pouvait en tirer.

Mais deux siècles plus tard, lorsque des dizaines de vidéos YouTube qui instillent un doute inutile sur une théorie scientifique stable ont des dizaines de milliers de vues, lorsque des dizaines de sites conspirationnistes en font un sujet et lorsqu’une dinde de la télé-réalité ou un rappeur de seconde zone en manque de notoriété monnayable rabattent des milliers de jeunes sur ces vidéos ou ces billets, je dis non.

Parce que d’une vidéo à l’autre, d’un billet de blog à l’autre, ces jeunes en viendront à remettre en question d’autres théories scientifiques moins neutres, pour le plus grand plaisir des intégristes religieux et économiques de tous poils, créationnistes et climatosceptiques en tête.

Parce que ce faisant, ils seront divertis des véritables enjeux de lutte, économiques, politiques et écologiques, au plus grand bénéfice des ploutocrates de tous les pays qui n’attendent que cela.

Il s’agit donc de rendre coup pour coup afin de repousser ces cafards obscurantistes qui ralentissent notre évolution derrière leur muraille de glace.

Je continue le combat, j’espère que vous en faîtes autant.

 

 

 

 

 

Guerre des clans

Je fais partie des gens sur lesquels la pensée de Bourdieu a eu un effet libérateur: j’ai pris « Les règles de l’art » comme une grosse claque en pleine face au moment où je commençais à prétendre être légitime à émettre une proposition artistique, ce qui m’a amené à lire ses écrits principaux dans les autres domaines et à voir, en refermant chacun d’entre eux, s’effondrer des pans entiers de mes certitudes de jeune adulte ignorant et prétentieux.

Sur le plan humain, je lui suis donc redevable d’avoir participé — avec quelques autres, comme Musil ou Krauss — à faire de moi, si ce n’est une bonne, au moins une meilleure personne.

Sur le plan intellectuel, son travail a eu sur moi plus d’effet que mes dix années de formation scientifique, tant et si bien que je suis en mesure de voir à quel point certains de ses travaux sont désormais datés, ce qui n’ôte rien à la qualité de ces derniers mais prouve juste que la sociologie est une science aussi vivante que la matière qu’elle manipule et que chaque génération doit faire son propre travail.

Entendons-nous bien: je ne suis pas un spécialiste de Bourdieu, je n’ai pas lu tout Bourdieu, je ne suis pas sociologue et je n’ai sur cette discipline que la culture générale de l’honnête homme. Cependant, je pense en avoir assez lu pour me faire une idée générale des conclusions de Bourdieu sur ses principaux domaines d’études.

Aussi suis-je toujours prompt, lorsque je le vois cité, à m’assurer que la citation est conforme au souvenir que j’ai de l’esprit de son travail. Comme ce matin où je vois passer ce tweet:

J’ai le plus profond respect pour le titulaire de ce compte, Dany-Jack Mercier, enseignant et pédagogue émérite dont je conseille systématiquement la lecture à tous les jeunes qui souhaitent préparer les concours pour enseigner les mathématiques: son site, malgré une charte graphique de 1995, est une mine d’informations.

Mais cette citation attribuée à Bourdieu « sonne faux » à mes oreilles. Je décide donc de la tracer.

Première étape: une requête Google sur les mots importants, au cas où la citation serait tronquée ou reformulée. Premier constat: la requête ne fait remonter aucun texte de Bourdieu, mais plutôt une liste d’articles ou de billets de blog reprenant tous un extrait d’une conférence de Raymond Boudon à la fondation Saint-Simon le 12 février 1990.

Dans le huitième et dernier paragraphe de cet article, on voit apparaître:

Bref, il paraît avisé de faire l’inverse de ce que recommande le rapport Gros-Bourdieu : « l’importance excessive accordée à la trilogie « lire, écrire, compter » (…) mettant l’accent sur les performances (…), peut, à bon droit, être considérée comme l’un des facteurs de l’échec scolaire (…) ». « Il semble que l’examen n’est ni nécessaire ni suffisant . »

Ici, un petit point d’histoire s’impose.

Au début de son mandat, François Mitterrand demande au Collège de France de lui faire un rapport sur l’enseignement secondaire. C’est le « Rapport du Collège de France » ou « Propositions pour l’enseignement de l’avenir » remis par Pierre Bourdieu le 27 mars 1985. Il n’aura aucune suite, mais je vous invite cependant à lire ces quelques notes critiques le concernant.

En 1988, un ministre de l’Éducation Nationale tout juste quarantenaire du nom de Lionel Jospin crée un commission de réflexion sur les contenus de l’enseignement. Dirigée par Pierre Bourdieu et le biologiste François Gros, elle est composée de Pierre Baqué, Pierre Bergé, René Blanchet, Jacques Bouveresse, Jean-Claude Chevallier, Hubert Condamines, Didier DaCunha Castelle, Jacques Derrida, Philippe Joutard, Edmond Malinvaud, François Mathey. Elle remettra au Ministre, le 8 mars 1989, un rapport intitulé « Rapport Bourdieu-Gros » qui reprend de manière plus modeste certains des principe du rapport du Collège de France. Ce texte n’aura pratiquement aucune influence sur la loi d’orientation de 1989.

Maintenant un petit point de sociologie.

Il faut savoir que Raymond Boudon était un peu le « Salieri » de Bourdieu, ou son alter ego de droite à en croire… les gens de droite. On est loin du compte en termes de profondeur d’analyse, de publication ou même de notoriété nationale ou internationale, mais bon, faisons semblant de croire qu’il s’agit de deux intellectuels de même niveau. (malgré par exemple les 2 ordres de grandeurs entre des requêtes Google Scholar sur les noms  Bourdieu et Boudon). Et admettons tout de même que sur le sujet de l’éducation, les travaux de Boudon avaient le mérite d’être sérieux et d’avoir des conclusions intéressantes.

Résumons.

Une citation circule, attribuée à Bourdieu dans le rapport de 1985, que l’on retrouve essentiellement sur des sites d’extrême-droite, de droite traditionnelle, ou de gauche poujadiste. Comme vous pouvez le constater à la lecture du texte intégral fourni plus haut, ces mots n’y apparaissent pas.

Cette citation ressemble à s’y méprendre au début du dernier paragraphe d’un article tiré d’une conférence de Raymond Boudon, article dans lequel ce dernier prétend extraire, à grands renforts de (…), une recommandation du rapport de 1989. À nouveau, vous pouvez constater que les mots n’y sont pas. Ce point est inattaquable.

Enfin, toutes les recherches menées sur cette citation ramènent aux deux points précédents.

J’émets donc les hypothèses suivantes, dans l’ordre croissant de probabilités:

  • cette citation est extraite d’un écrit de Bourdieu non référencé et introuvable sur les interwebs,
  • cette citation est issue d’une conférence de Bourdieu à laquelle assistait Bourdon et dont il ne reste aucune transcription,
  • cette citation est extraite d’une allocution télévisuelle ou radiophonique de Bourdieu que je n’ai pas été capable de retrouver et que personne ne cite jamais,
  • Boudon, emporté par sa haine de Bourdieu, a placé ces mots dans sa bouche lors d’une conférence sans savoir qu’elle serait retranscrite,
  • je ne sais pas me servir d’un moteur de recherche.

Si vous vous sentez de mener l’enquête de votre côté, n’hésitez pas, je suis curieux de connaitre le fin mot de l’histoire et mes commentaires vous sont ouverts.

 

 

 

 

Un caillou dans la chaussure électronique

Peut-être ne le savez-vous pas, mais une circulaire du Ministère de l’Education Nationale parue le 17 mars 2015 modifie et précise les conditions d’utilisation des calculatrices aux examens à compter de la rentrée 2017.

La nouveauté réside dans le fait que la « mémoire alphanumérique » — celle qui permet de saisir des programmes mais aussi du texte brut, donc potentiellement des antisèches — est désormais interdite, à moins de posséder une machine spéciale disposant de la fonctionnalité « Mode examen » qui, lorsqu’elle est activée, vide cette mémoire et le signale par une petite diode clignotante sur la tranche.

Ce nano-évenement, le léger émoi et les soupçons d’entente qu’il suscite, sous prétexte que les machines homologuées des principaux fabricants seraient déjà prêtes me font, permettez-moi, doucement rigoler.

Il faut avoir été au contact, comme votre serviteur, des élèves de Terminale S et ES durant ces vingt dernières années pour comprendre comment le Ministère, les programmes, les éditeurs de manuels, la majeure partie des enseignants et des parents ont lentement mais sûrement abdiqué toute volonté de transmettre aux gamins de véritables capacités de calcul numérique.

Entendons-nous bien: je n’ai rien contre les machines. Je fais partie de cette génération qui les a vu arriver, parallèlement à la micro-informatique personnelle, et je peux affirmer sans rougir que mon sang de geek boutonneux bouillonnait, ce jour de septembre 1987 où je suis revenu de la Fnac Montparnasse avec ma toute dernière acquisition, toujours utilisée: une HP28C payée avec une partie des sous gagnés pendant mon premier job d’été.

Mais si vous ne le savez pas, voici la réalité en classe, dans un lycée parisien normal, en Terminale ES:

 

  • TOUS mes élèves sortent leurs TI-83 à la moindre addition, lors même que dès qu’un calcul un peu long la nécessite, un tiers environ des élèves obtiennent des résultats incorrects car ils ne savent pas le saisir,
  • Rien d’étonnant de la part d’élèves qui, dans leurs écrits, n’ont majoritairement aucune idée des règles de priorité dans les calculs, omettant les parenthèses nécessaires et en plaçant à des endroits inutiles, ne maîtrisant pas les règles basiques de calculs fractionnaires ou de puissances,
  • Moins d’un quart d’entre eux connaissent parfaitement leurs tables de multiplication, les autres hésitent, se trompent et finissent par prendre… leurs calculatrices!

En Terminale S, c’est à peine mieux:

  • Une grosse moitié connaît ses tables de manière satisfaisante, les autres étant obligés de réfléchir,
  • Ne parlons pas des carrés usuels, des puissances de 2, des valeurs trigonométriques usuelles et des valeurs numériques approchées des racines: il m’a fallu un premier trimestre d’interrogations individuelles orales systématiques pour qu’ils les apprennent,
  • S’ils saisissent en moyenne mieux leurs calculs, ils commettent encore des erreurs et sont incapables de s’en rendre compte, du fait de la confiance aveugle qu’ils portent à la machine.

Il est assez savoureux dans ce contexte, alors que l’algorithmie est censée prendre une part de plus en plus importante dans les programmes (de mathématiques  Pourquoi donc? Les profs de maths sont-ils naturellement les mieux placés pour l’enseigner?), alors que les principaux manuels donnent systématiquement des exemples de programmes sur les deux machines des deux principaux fabricants, de voir sortir une circulaire qui va immanquablement mener à un renouvellement de tout le parc. 

Faisons maintenant un point: de quoi ont vraiment besoin des élèves, entre Bac -1 et Bac+5?

 

  • Des 4 opérations, du carré et de la racine, de l’inverse et des puissances,
  • De l’exponentielle et du logarithme,
  • Pour les scientifiques, des fonctions trigonométriques,
  • De la possibilité de faire une table de valeurs sur une fonction,
  • Du calcul intégral numérique (et encore, pour vérification),
  • De la loi Binomiale et de la loi Normale (et encore, pour vérification),
  • Et disons, de 50 pas de programme, non alphanumériques, avec des boucles et des tests,
  • Et c’est marre!

Tout le reste, c’est du pipeau:

 

  • Dessiner des courbes? On s’en fout, du moment qu’ils savent faire correctement une étude de fonction et un tableau de variations. Et s’il faut le faire, on va en salle d’info utiliser Geogebra,
  • Du calcul symbolique? On s’en fout, ils doivent juste savoir dériver et intégrer des fonctions usuelles. Et s’il faut le faire, on va en salle d’infos utiliser XCas,
  • D’un solver, du calcul complexe, du calcul matriciel? Justement pas: tous les exercices sont montés de façon à être faisables à la main!

 

 

 

Une telle machine, si elle devait exister, coûterait entre 18 et 25 euros (c’est à dire entre le prix d’une Casio Fx 92 et celui d’une Casio 991) et serait amplement suffisante. À titre indicatif, le premier modèle de chez Texas Instruments proposant le mode examen, la TI-82 Advanced, sera vendue entre 60 et 65€.

Soyons fous: et si, à l’heure où on nous ballade avec des grands plans numérique-à-l’école-une-tablette-pour-tous-les-élève-mon-cul, un gouvernement se prétendant de gauche interdisait la calculatrice au collège pour lancer un appel d’offre annuel sur une telle machine et l’offrir à tout gamin entrant en seconde?

 

Ayons confiance dans l’abstention

Ainsi donc les européennes ont eu lieu, qui viennent de voir la débâcle du P.S. et de la gauche, dans une certaine mesure celle de l’UMP, et la victoire in-con-tes-table du parti fasciste français.

Et les hollandistes de ne manquer d’insister sur le fait que tout ceci est la faute des abstentionnistes, et que si seulement ils s’étaient bougés leurs gros culs de fainéants pour aller bien voter pour un bon parti, c’est à dire l’un des deux qui depuis 10 ans alternent pour appliquer la même politique, au détriment des classes populaires.

Par exemple :

 

Dans ce genre de situation, mon sang ne fait généralement qu’un tour. Car tenir ce genre de discours, c’est postuler a priori que les résultats auraient été différents si les abstentionnistes s’étaient déplacés.

Bien évidemment, je suis le premier à me désoler de l’abstentionnisme. Je le dis avec la bonne conscience de l’homme de gauche qui n’a pas manqué une élection depuis 1988, et qui a même, le cœur en peine, voté Chirac en 2002 : voir plus de la moitié de la population de mon pays ne pas se déplacer pour appliquer un droit pour lequel des gens meurent à travers la planète, ça me rend dingue. Mais passons.

Quelques minutes après ce message, je vois passer un tweet de mon idole, Samuel Laurent :

Et là je me dis : d’accord, c’est un sondage (apparemment effectué sur 1630 personnes) mais ça peut permettre de se faire une idée de ce qui se serait passé si l’abstention avait été nulle.

Comme il se trouve par ailleurs que je suis en train, en ce moment même, d’enseigner à des élèves de T-ES le concept d’intervalle de confiance, non sans difficulté je dois bien l’avouer, j’y vois là un exemple parfait pour fabriquer un exercice de mon prochain cours.

Pour que mon lecteur moyen comprenne ce qui va suivre, il me suffit d’expliquer que l’intervalle de confiance, c’est l’intervalle dans lequel il y a 95% de chances que se situe le résultat réel d’une élection sur laquelle on possède un sondage sur un échantillon de taille n. À travers une formule très simple : c’est le résultat du sondage plus ou moins l’inverse de la racine carrée de la taille de l’échantillon.

Par exemple, si un sondage sur 500 personnes donne M. Piche gagnant à 52%, il y a 95% de chances que son résultat réel à l’élection se situe quelque part entre 47,5% et 56,5%. Et bien évidemment, plus la taille de l’échantillon augmente, plus le résultat réel se rapproche de l’estimation du sondage.

Je pars donc en quête des résultats du Ministère de l’Intérieur (au moment où j’écris ces lignes, nous pouvons estimer qu’il s’agit de résultats quasi-définitifs), et je les croise avec les résultats du sondage précédent. Comme la ventilation des voix sur les deux sources n’est pas exactement la même, je fais  les correspondances suivantes (que vous pourrez toujours contester, ça ne change rien au propos global de ce billet) :

  • LO et le NPA se retrouvent dans « Extrême-Gauche », pour un total de 2,5%
  • Le FdG est seul avec 7,5%,
  • PS et PRG se retrouvent dans « Union de Gauche » pour 14%,
  • EELV est seul avec 11%,
  • Nouvelle Donne, Rassemblement Citoyen et Alliance Écologiste Indépendante en DG, pour 2,5%,
  • UDI et Modem en Union Centre pour 10%,
  • Debout la République avec les Divers Droite, pour 2,5%,
  • Une autre liste en Divers, pour 4%.

Ensuite, je fais l’hypothèse que s’il n’y avait eu aucun abstentionniste, les taux de blancs et nuls auraient été ceux observés.

Enfin, je fais mes calculs en nombre de voix, pour ajouter aux résultats réels les voix qu’auraient obtenus les partis si l’ensemble des abstentionnistes s’étaient déplacés suivant le résultat du sondage.

Et voilà le résultat (bien entendu, je tiens le fichier Excel à votre disposition) :

Si tous les abstentionnistes s'étaient déplacés

 

Et là, oh surprise, que constatons-nous : que selon ce sondage, si tous les abstentionnistes s’étaient déplacés, le score du FN se serait quand même situé entre 22,94 et 25,79% tandis que celui du PS aurait été entre 12,56 et 15,42%.

J’invite donc tous les donneurs de leçons de droite, UMP comme PS, à commencer par se poser la question de savoir si ce n’est tout simplement pas le contenu de leurs politiques qui mène à ce genre de résultats.

D’ici là, je vous salue bien bas.

Cela dit, ce n’est pas très graphe…

Une partie non négligeable de l’un de mes métiers consiste à tenter d’expliquer à mes élèves comment réaliser des représentations graphiques des objets mathématiques, statistiques ou probabilistes qu’ils étudient.

J’insiste quasi-quotidiennement sur le fait qu’une représentation graphique est supposée être la synthèse d’informations numériques disparates, synthèse dont on espère qu’elle permettra à la personne qui l’observe de mieux comprendre les relations entre les données numériques affichées.

Bien sûr, selon que la représentation s’adresse à des collègues mathématiciens, à d’autres scientifiques ou au commun des mortels, les informations que l’on porte peuvent se permettre d’être plus ou moins complexes ou complètes. Il est par exemple vain de tenter de faire comprendre à quelqu’un qui est en froid avec les mathématiques le fait qu’une droite représentée sur du papier semi-logarithmique ne caractérise pas un comportement linéaire.

De plus, si nous nous accordons pour dire que les mathématiques sont une science exacte, la représentation graphique, en ce qu’elle passe par l’intermédiation d’un sens visuel dont on sait à quel point il est facile à leurrer, est une source infinie d’erreurs d’interprétation, toute bonne foi supposée.

Prenons pour exemple ce graphe, issu aujourd’hui des Décodeurs du journal Le Monde :

Graphe 1

Voici un graphe qui n’est pas forcément simple : un sondage dans la population générale sur le temps mis par les gens pour l’analyser et le comprendre mènerait probablement à des résultats assez rigolos.

Qu’elle est la difficulté (et à mon avis l’erreur) de ce graphe ?

D’abord, le fait qu’il y ait deux échelles verticales (Montant de l’allocation en Euros, à gauche ; Indice des prix, à droite).

Ensuite que ces deux échelles ne soient pas facilement comparables.

Une lecture naïve, celle certainement faite de bonne foi par le lecteur moyen, comparerait l’évolution de la crête des barres des indices de prix avec les diverses évolutions des courbes des allocations.

Ce qui mènerait à conclure, par exemple, par des considérations du type : « Quelle bande d’enfoirés ! T’as vu ? Les allocs ont pratiquement stagné depuis 2000 ! Et la Paje, elle a à peine augmenté, comparée au coût de la vie ! Ah ça, par contre, les vieux et les handicapés, c’est tranquille pour eux ! ».

Las ! Les quantités ne sont pas comparables, encore moins leurs évolutions. L’échelle des montant, à gauche, est trop petite pour permettre de se faire une idée de l’évolution relative des deux courbes du bas. Mais l’œil très aguerri de votre hôte y repère des évolutions proches de 25%, c’est à dire globalement équivalentes à l’évolution des prix.

D’ailleurs, @samuellaurent , légèrement courroucé par ma remarque, me communique gentiment ce second graphe dans lequel toutes les données sont en indices avec une base 100 la même année, observez bien :

Capture d’écran 2014-04-17 à 16.30.34

Eh oui ! À part un véritable décrochage des catégories « Vieillesse » et « R.S.A. » (qui s’en plaindrait, à part des crétins sans cœur), les autres prestations suivent tranquillement l’indice des prix.

Que conclure ?

Que nous pouvons nous réjouir du fait qu’une nouvelle génération de journalistes ait semble-t-il décidé de se mettre très sérieusement à l’exploitation et l’analyse des données statistiques. Mais que devant le niveau moyen objectif du lectorat en mathématiques, sa tâche est ardue…

 

 

 

 

 

 

Le monde des faux A

Le monde des faux A

Il est assez courant de voir l’extrême droite européenne se référer à l’antiquité grecque: à travers l’iconographie, la symbolique, l’utilisation des noms de dieux et de personnages de la mythologie, elle est prompte à convoquer cette période — fantasmée — pour se réclamer de sa supposée sagesse et l’utiliser à des fins politiques (voir le passage « Du faux usage d’Athènes et de ses métèques » dans « Athènes vue par ses métèques » de Saber Mansouri chez Taillandier), ou pour se constituer une généalogie comme tentait déjà de le faire le régime Nazi. (Je vous renvoie à la lecture de l’excellent «Le national-socialisme et l’antiquité» de Johann Chapoutot chez P.U.F., dont voici une recension)

Dernier exemple en date, cette image qui tourne sur Twitter:

https://twitter.com/France_Blanche/status/547099418437357568

Nul besoin d’avoir fait du grec ancien ni même de connaître le style des textes rapportant la pensée d’Aristote pour voir que cette traduction pose problème: elle est rythmée par des éléments de langage propres à l’extrême droite, qui apparaissent comme autant d’anachronismes sémantiques. Rentrons plus avant dans les détails.

Pour ce faire, voici le texte d’origine (je me place sous le contrôle de mes amis hellénistes) tiré du site de référence Remacle.org:

Paragraphe 10 du Chapitre II du Livre VIII (ordinairement placé en V):

Στασιωτικὸν δὲ καὶ τὸ μὴ ὁμόφυλον, ἕως ἂν συμπνεύσῃ· ὥσπερ γὰρ οὐδ’ ἐκ τοῦ τυχόντος πλήθους πόλις γίγνεται, οὕτως οὐδ’ ἐν τῷ τυχόντι χρόνῳ· διὸ ὅσοι ἤδη συνοίκους ἐδέξαντο ἢ ἐποίκους, οἱ πλεῖστοι διεστασίασαν· οἷον Τροιζηνίοις Ἀχαιοὶ συνῴκησαν Σύβαριν, εἶτα πλείους οἱ Ἀχαιοὶ γενόμενοι ἐξέβαλον τοὺς Τροιζηνίους, ὅθεν τὸ ἄγος συνέβη τοῖς Συβαρίταις· καὶ ἐν Θουρίοις Συβαρῖται τοῖς συνοικήσασιν (πλεονεκτεῖν γὰρ ἀξιοῦντες ὡς σφετέρας τῆς χώρας ἐξέπεσον)· καὶ Βυζαντίοις οἱ ἔποικοι ἐπιβουλεύοντες φωραθέντες ἐξέπεσον διὰ μάχης·

Paragraphe 11

καὶ Ἀντισσαῖοι τοὺς Χίων φυγάδας εἰσδεξάμενοι διὰ μάχης ἐξέβαλον· Ζαγκλαῖοι δὲ Σαμίους ὑποδεξάμενοι ἐξέπεσον αὐτοί· καὶ Ἀπολλωνιᾶται οἱ ἐν τῷ Εὐξείνῳ πόντῳ ἐποίκους ἐπαγαγόμενοι ἐστασίασαν· καὶ Συρακούσιοι μετὰ τὰ τυραννικὰ τοὺς ξένους καὶ τοὺς μισθοφόρους πολίτας ποιησάμενοι ἐστασίασαν καὶ εἰς μάχην ἦλθον· καὶ Ἀμφιπολῖται δεξάμενοι Χαλκιδέων ἐποίκους ἐξέπεσον ὑπὸ τούτων οἱ πλεῖστοι αὐτῶν. Στασιάζουσι δ’ ἐν μὲν ταῖς ὀλιγαρχίαις οἱ πολλοὶ ὡς ἀδικούμενοι, ὅτι οὐ μετέχουσι τῶν ἴσων, καθάπερ εἴρηται πρότερον, ἴσοι ὄντες, ἐν δὲ ταῖς δημοκρατίαις οἱ γνώριμοι, ὅτι μετέχουσι τῶν ἴσων οὐκ ἴσοι ὄντες. 

Sur le même site, nous trouvons une traduction datant de 1874, par J. Barthélémy-Saint-Hilaire:

Paragraphe 10

La diversité d’origine peut aussi produire des révolutions jusqu’à ce que le mélange des races soit complet; car l’État ne peut pas plus se former du premier peuple venu, qu’il ne se forme dans une circonstance quelconque. Le plus souvent, ces changements politiques ont été causés par l’admission au droit de cité d’étrangers domiciliés dès longtemps, ou nouveaux arrivants. Les Achéens s’étaient réunis aux Trézéniens pour fonder Sybaris; mais étant bientôt devenus les plus nombreux, ils chassèrent les autres, crime que plus tard les Sybarites durent expier. Les Sybarites ne furent pas, du reste, mieux traités par leurs compagnons de colonie à Thurium; ils se firent chasser, parce qu’ils prétendaient s’emparer de la meilleure partie du territoire, comme si elle leur eût appartenu en propre. À Byzance, les colons nouvellement arrivés dressèrent un guet-apens aux citoyens; mais ils furent battus et forcés de se retirer.

Paragraphe 11

Les Antisséens, après avoir reçu les exilés de Chios, durent s’en délivrer par une bataille. Les Zancléens furent expulsés de leur propre ville par les Samiens, qu’ils y avaient accueillis. Apollonie du Pont-Euxin eut à subir une sédition pour avoir accordé à des colons étrangers le droit de cité. A Syracuse, la discorde civile alla jusqu’au combat, parce que, après le renversement de la tyrannie, on avait fait citoyens les étrangers et les soldats mercenaires. A Amphipolis, l’hospitalité donnée à des colons de Chalcis devint fatale à la majorité des citoyens, qui se virent chasser de leur territoire.
Dans les oligarchies, c’est la multitude qui s’insurge, parce qu’elle se prétend, comme je l’ai déjà dit, lésée par l’inégalité politique, et qu’elle se croit des droits à l’égalité. Dans les démocraties, ce sont les hautes classes qui se soulèvent, parce qu’elles n’ont que des droits égaux, malgré leur inégalité.

Nous voyons apparaître certains signes propres à une traduction du XIXème: par exemple, l’emploi libre du mot « race » ainsi que l’usage du mot « État » pour « cité » (en contemporaine, nous devrions dire « Cité-État »).

Voici maintenant la traduction faisant référence aujourd’hui: elle date de 1993,  elle est le fruit du travail de P.Pellegrin et est parue chez Flammarion. Ne possédant pas le livre moi-même, je vais faire confiance à cet extrait tiré du site d’extrême droite Novopress :

Est aussi [facteur de] sédition l’absence de communauté ethnique tant que les citoyens n’en sont pas arrivés à respirer d’un même souffle. Car de même qu’une cité ne se forme pas à partir d’une masse de gens pris au hasard, de même ne se forme-t-elle pas dans n’importe quel espace de temps. C’est pourquoi parmi ceux qui ont, jusqu’à présent, accepté des étrangers pour fonder une cité avec eux ou pour les agréger à la cité, la plupart ont connu des séditions. Ainsi des Achéens fondèrent Sybaris avec des Trézéniens, puis les Achéens devenus majoritaires chassèrent les Trézéniens, d’où la souillure qui échut aux Sybarites. Et à Thourioi des Sybarites entrèrent en conflit avec ceux qui avaient fondé cette cité en même temps qu’eux parce qu’ils s’estimaient en droit d’avoir plus qu’eux sous prétexte que c’était leur propre pays : ils en furent chassés. À Byzance les nouveaux arrivants, pris en flagrant délit de conspiration, furent chassés par les armes.

Les gens d’Antissa chassèrent par les armes ceux qui fuyaient Chios et qu’ils avaient accueillis. Les gens de Zancle ayant accueillis des Samiens, ceux-ci les chassèrent de chez eux. Les Appoloniates du Pont-Euxin connurent des séditions après avoir introduit des étrangers chez eux. Les Syracusains, après la période des tyrans, ayant fait citoyens des étrangers, en l’occurrence des mercenaires, connurent des séditions et en vinrent aux armes. Les gens d’Amphipolis, ayant accepté des colons de Chalcis furent en grande majorité chassés par ces derniers.

Maintenant, reprenons la traduction non sourcée que fait circuler l’extrême droite:

L’absence de communauté nationale est un facteur de guerre civile, tant que les citoyens ne partagent pas les mêmes valeurs de civilisation. Une cité ne se forme pas à partir de gens pris au hasard, et elle a besoin de temps pour se coaguler. C’est pourquoi, parmi ceux qui ont accepté des étrangers pour former une cité avec eux, et pour les intégrer à la cité, la plupart ont connu des guerres civiles. […] Par exemple, les tyrans de Syracuse, en ayant naturalisé les immigrés, ont du subir des révoltes. Citoyens et étrangers en sont venus à se combattre.

Et constatons les éléments de langage:

«communauté nationale» (là où J.B-S-M traduit par « diversité d’origine » et P.P. par « communauté ethnique »): dans le texte « καὶ τὸ μὴ ὁμόφυλον », qui se traduit mot à mot par « le fait de ne pas être de la même tribu », au sens de race chez les anglo-saxons ou chez les français du XIXème, au sens de lignée (fondatrice) chez les Grecs. Il y a ici un glissement vers un concept, la nation, dont personne n’a non seulement réussi à prouver qu’il faisait sens à l’époque où Aristote est censé avoir prononcé ces mots (on traduit souvent le ethnos grec par nation, dans la Bible par exemple ; mais ce n’est pas le homophulon employé ici) , et encore moins qu’il pouvait avoir son sens moderne. À moins d’admettre que l’extrême droite ne conçoive la nation que comme une communauté de sang, ce qui est cohérent avec sa tradition xénophobe.

«guerre civile» (là où J.B-S-M traduit par « révolutions » et P.P. par « sédition »): dans le texte « Στασιωτικὸν », à traduire par soulèvement. Il est intéressant de constater comment un terme indéfini comme « soulèvement » (de qui ? contre qui ?), d’abord mal-traduit par J.B-S-M (il n’y a pas l’idée de retour qu’implique la révolution) devient un vocable à connotation définie chez Pellegrin (la « sédition » comme soulèvement contre l’autorité établie, son armée) pour recouvrir le sens plus large d’opposition potentielle entre groupements non-étatiques. Il faut y voir une volonté, courante dans l’extrême droite, d’évoquer la possibilité, voire le souhait, d’une opposition frontale entre les différents groupes.

«tant que les citoyens ne partagent pas les mêmes valeurs de civilisation» (là où J.B-S-M traduit par « jusqu’à ce que le mélange des races soit complet » et P.P. par « tant que les citoyens n’en sont pas arrivés à respirer d’un même souffle »): dans le texte « ἕως ἂν συμπνεύσῃ » c’est à dire « jusqu’à ce qu’il y ait un souffle commun ». C’est bien la traduction de Pellegrin la plus fidèle, et ces « valeurs de civilisation » ne sont qu’un élément de langage pour donner des gages à une droite qui chercherait des prétextes pour se rapprocher de l’extrême droite.

«et elle a besoin de temps pour se coaguler» : la traduction de ce passage est difficile, et Pellegrin s’en sort parfaitement. Mais une chose est sûre: rien dans le texte d’origine n’évoque une métaphore « sanguine », elle est donc le fruit d’une volonté du traducteur.

«pour les intégrer à la cité» (là où J.B-S-M traduit par « [l’admission au droit de cité de] nouveaux arrivants » et P.P. par « pour les agréger à la cité »): dans le texte « ἐδέξαντο ἢ ἐποίκους » soit « accueillir en son sein (de nouveaux arrivés) ». Encore une fois, Pellegrin trouve le mot juste et neutre: « agréger » n’est pas connoté politiquement, et laisse la possibilité d’un agrégat hétérogène; tandis que « intégrer » porte une lourde charge politique, et induit un résultat homogène. Encore une fois, nous voyons se dessiner en creux le programme de l’extrême droite, consistant à ne laisser d’autre choix à l’autre que de devenir nous-mêmes s’il souhaite faire partie de notre groupe, tout en le lui interdisant puisqu’il n’est pas de notre sang.

«en ayant naturalisé les immigrés» (là où J.B-S-M traduit par « on avait fait citoyens les étrangers et les soldats mercenaires » et P.P. par « ayant fait citoyens des étrangers, en l’occurrence des mercenaires »): dans le texte « τοὺς ξένους καὶ τοὺς μισθοφόρους πολίτας ποιησάμενοι », mot à mot « ayant fait citoyens les étrangers et les mercenaires ». Je dois avouer que je ne m’explique pas ici le « en l’occurrence » de Pellegrin, à moins que des recherches historiques l’aient amené à conclure qu’en l’espèce, Syracuse n’avait fait citoyens QUE ses mercenaires. Mais une chose est sure: les mots « naturalisé » et « immigrés » n’ont rien à faire ici, le premier parce qu’il renvoie au concept de nation dont nous avons vu qu’il est inapplicable, le second parce qu’il ne recouvre pas la réalité historique des « étrangers » (encore moins des « mercenaires ») de la Cité grecque. Il s’agit d’une traduction fausse, qui n’a d’autre objectif que de faire résonner des concepts contemporains qui sont enjeux de lutte politique.

«Citoyens et étrangers en sont venus à se combattre.»: Ici, la traduction rompt le rythme de la phrase d’origine pour fabriquer une principale n’existant nulle part. Ce faisant, elle crée un conclusion facilement mémorisable, évoquant à nouveau les risques d’opposition frontale entre groupes, de manière d’autant plus paradoxale qu’il est difficile de comprendre désormais qui sont les étrangers dont il est question, puisqu’ils viennent d’être « naturalisé(s) ». À moins d’admettre que cette naturalisation est illusoire, et qu’elle ne fera jamais d’eux des citoyens puisqu’ils n’ont pas le même sang.

Force est donc de constater que cette dernière traduction est volontairement fausse: elle n’a d’autre propos que de fournir aux petits soldats incultes d’extrême droite des éléments de langage qu’ils resserviront servilement, fiers de pouvoir convoquer la puissance intellectuelle d’un Aristote, lors de leurs dîners mondains.

Mais tout ceci est d’autant plus truculent qu’en idéalisant l’Antiquité, l’extrême droite fait montre de sa plus notable incompétence historique, comme le dit bien mieux que moi Jean-Claude Carrière (Extrait de « Aristote n’est pas encarté au F.N. », Le Monde, 5 juin 1998)

De la récupération misérable du FN, il n’est pas difficile de discuter le détail. Le genre de racisme dont le FN fait son fonds de commerce n’existe pas dans l’Antiquité ! Les classifications climatiques anciennes qui opposent les Nordiques brutaux et les Asiatiques mous ne sont pas raciales. Si les Grecs traitent tous les autres de « Barbares » (les Romains compris), les autres peuples en font autant : les Perses, les Hébreux, les Romains, sont persuadés d’être le sel de la terre, et cela permet aux Perses, aux Grecs et aux Romains de justifier les pires des pratiques hégémoniques. Et cela n’empêche nullement les Grecs ou les Romains de répéter que les peuples des confins ont les sociétés les plus merveilleuses : Ethiopiens (Noirs) d’Afrique, Indiens, Hyperboréens du Grand Nord, Germains sauvages des forêts. Enfin, les prétendues inégalités « naturelles » d’Aristote sont individuelles, pas raciales.

Quant au goût de l’indépendance des Grecs, parlons-en. Il a fait rigoler toute la fin de l’Antiquité ! Les Grecs n’ont à peu près jamais été capables de s’unir politiquement, pas même contre la Macédoine et contre Rome. Pendant quelques siècles, ils se sont allègrement étripés entre eux jusqu’à la ruine. Résultat : ils y ont perdu leur liberté et leur richesse et sont devenus les sujets de Rome comme les autres. Moins imbéciles, les penseurs de Rome, comme l’empereur Claude sur les Tables de Lyon, ont répété : « N’imitons pas les « petits Grecs », incapables de distribuer leur citoyenneté. » Eux, substituant à la domination d’un peuple sur les autres la domination des riches sur les prolétaires, à l’échelle de l’empire, ont fait d’un notable d’Asie l’égal d’un notable d’Italie ou de Gaule et ont fini, en 212, par donner la citoyenneté romaine à tous les hommes de l’empire, de la Mésopotamie à l’Atlantique et de la mer du Nord au Sahara et à la Haute-Egypte.

The Invasion Of French Snatchers

The Invasion Of French Snatchers

Vous avez dû constater, si vous utilisez Twitter pour autre chose que pour faire des jeux de mots foireux sur les chanteurs morts, que tout ce que le réseau compte de petits nazillons 2.0 s’est mis en branle depuis quelques jours pour promouvoir un hashtag dont ils espèrent qu’il aura atteint son climax le 24 mai vers 17h, pendant le concert gratuit organisé à Paris en faveur du droit de vote des étrangers.

Ce hashtag, #grandremplacement , reprend le titre d’un livre de Renaud Camus dans lequel ce dernier développe sa « théorie » selon laquelle, en substance, se substitue insidieusement à la population de français « de souche » une autre, principalement issue d’Afrique et du Maghreb.

À grands renforts de twitpics d’état-civils ou de carte de la drépanocytose, n’hésitant pas à amalgamer tout ce qui dans l’actualité immédiate pourrait  les servir, comme les manifestations en Suède, le meurtre de Woolwich ou le suicide de l’un de leurs idéologues un peu énervé,  la « fachosphère » se met en ordre pour tenter, à l’approche des futures Municipales, de faire avancer ses petits pions bien blancs.

Issu moi-même d’une famille d’immigrés dont tous les membres ont été naturalisés en 1982, éminemment redevable à ce pays de m’avoir permis d’y faire de longues études et d’y fonder à mon tour une famille, j’ai toujours eu à cœur de suivre l’évolution des nouveaux arrivants.

J’ai aujourd’hui décidé de vous inviter à faire avec moi un petit point sur la situation récente.

Tous les chiffres utilisés ici sont tirés de ce document : INSEE 2010 (Pdf). Pour ne pas alourdir ce billet, je détaillerai systématiquement les pages pour que vous puissiez aller vérifier par vous-mêmes si vous ne me croyez pas sur parole.

Par ailleurs, mes hypothèses sont les suivantes :

  • L’INSEE est un organisme fiable et sérieux, qui n’est pas dirigé par les Illuminati, et les statistiques sont une discipline rigoureuse,
  • Les chiffres de 2011 et 2012 n’étant, de l’aveu même de l’INSEE, pas stabilisés, je m’arrêterai à ceux de 2010,
  • Rien, dans le document utilisé, ne semble stipuler l’origine régulière ou irrégulière de l’immigration lorsqu’est utilisé le terme de « nationalité étrangère hors UE des 27 »,
  • Comme le rappelle l’INSEE, l’acquisition de nationalité française est stable, gravitant autour des 140.000 par an depuis 1999,
  • Nous ne prendrons en considération, comme le fait l’INSEE, que deux critères : le lieu de naissance des parents, et leurs nationalités respectives.

Sur le long terme, en valeurs absolues (p.101)

Premier constat : le nombre total des naissances en 2010 (802.224) renoue avec les chiffres de 1980, après un minimum local atteint en 1994 (710.993). Depuis cette date, le nombre total est en augmentation quasi-constante.

Le nombre des naissances attribuées à deux parents nés en France, après s’être creusé entre 1980 et 1994, et reparti à la hausse pour se stabiliser autour des 580.000 depuis 2002.

Le nombre des naissances attribuées à un couple formé d’un parent né en France et l’autre à l’étranger, après être resté stable aux alentours des 80.000 entre 1980 et 1997, est en hausse légère mais constante, pour atteindre environ 125.000 en 2010.

Quant aux naissances attribuées aux couples formés de deux parents nés à l’étranger, elles ont retrouvé leurs niveau de 1980, soit environ 90.000, après avoir atteint un minimum local d’environ 70.000 en 1997.

Sur le long terme, en valeurs relatives suivant la nationalité de la mère (p.102)

Parmi les naissances de mères de nationalités étrangères, on constate :

  • Un retour aux valeurs de 1986 (environ 4,5%) pour les enfants nés de mères maghrébines, après un maximum de 5,9% en 1984 et un minimum de 3,5% en 1997,
  • Une hausse continue de 0,8% à 2,8% pour les enfants nés de mères africaines hors-maghreb,
  • Une stabilisation aux environs des 2,2% pour les enfants nés de mères européennes (hors ex-URSS),
  • Une hausse continue de 1,2% à 3% pour les enfants nés de mères d’autres nationalités,

Sur la dernière décennie, en valeurs absolues

Rentrons désormais plus profondément dans les chiffres de la période 1998-2010, tirés du tableau de la page 108.

Voici un tableau récapitulatif des naissances par nationalités des parents :

Capture d’écran 2013-05-23 à 20.26.33

Que retenir de ce tableau ?

  1. Que le nombre d’enfants nés de parents tous deux français augmente encore  de 1,87%, mais que la part de ces enfants dans le total des naissances diminue de 5,38 points de pourcentage,
  2. Que le nombre d’enfants nés de parents tous deux étrangers augmente de 7,31%, mais que la part de ces enfants dans le total des naissance est quasi-stable (baisse de 0,08 points de pourcentage),
  3. Mais surtout, que c’est le nombres d’enfants nés de couples mixtes qui connait une forte augmentation, puisqu’ils représentent désormais 6,89+6,40=13,29% des naissances.

Attachons nous désormais à analyser plus précisément les nationalités des parents étrangers : c’est ce que permet le tableau de la page 110, dont voici un résumé.

Capture d’écran 2013-05-23 à 21.02.45

Le constat précédent se précise : ce sont effectivement les couples mixtes UE-Hors UE, mais surtout Français-Hors UE qui voient augmenter de manière significative leurs nombres de naissances, représentant désormais 5,79+5,42=11,21% du total.

Pour terminer, descendons encore d’un cran pour analyser plus précisément les nationalités des mères étrangères, ce qui nous est possible grâce au tableau de la page 111, dont voici un résumé :

Capture d’écran 2013-05-24 à 11.36.25

Voici les conclusions que nous pouvons tirer de ce dernier tableau :

  1. Sur 500 naissances, entre 1998 et 2010, 6 de plus sont à attribuer à une mère ayant pour nationalité celle d’un pays du Maghreb (passant environ de 18 pour 500 à 24 pour 500)
  2. Sur 800 naissances, entre 1998 et 2010, 9 de plus sont à attribuer à une mère ayant pour nationalité celle d’un pays d’Afrique. (passant environ de 15 pour 800 à 24 pour 800)
  3. Sur 200 naissances, entre 1998 et 2010, 1 de plus est à attribuer à une mère ayant pour nationalité celle d’un pays hors Europe, Maghreb, Afrique, Asie. (passant environ de 1 pour 200 à 2 pour 200)

Nous voici donc au cœur du « grand remplacement » ! Des hordes de mères maghrébines et africaines qui viennent en France pour pondre des gamins par paquets de huit, et qui ont pour plan secret de substituer à la population de français « de souche » leurs enfants basanés auront réussi, en 12 ans, à gagner 2,3% de représentativité dans la population de ce pays.

Tremble, Gengis Kahn…