Guerre des clans

Je fais partie des gens sur lesquels la pensée de Bourdieu a eu un effet libérateur: j’ai pris « Les règles de l’art » comme une grosse claque en pleine face au moment où je commençais à prétendre être légitime à émettre une proposition artistique, ce qui m’a amené à lire ses écrits principaux dans les autres domaines et à voir, en refermant chacun d’entre eux, s’effondrer des pans entiers de mes certitudes de jeune adulte ignorant et prétentieux.

Sur le plan humain, je lui suis donc redevable d’avoir participé — avec quelques autres, comme Musil ou Krauss — à faire de moi, si ce n’est une bonne, au moins une meilleure personne.

Sur le plan intellectuel, son travail a eu sur moi plus d’effet que mes dix années de formation scientifique, tant et si bien que je suis en mesure de voir à quel point certains de ses travaux sont désormais datés, ce qui n’ôte rien à la qualité de ces derniers mais prouve juste que la sociologie est une science aussi vivante que la matière qu’elle manipule et que chaque génération doit faire son propre travail.

Entendons-nous bien: je ne suis pas un spécialiste de Bourdieu, je n’ai pas lu tout Bourdieu, je ne suis pas sociologue et je n’ai sur cette discipline que la culture générale de l’honnête homme. Cependant, je pense en avoir assez lu pour me faire une idée générale des conclusions de Bourdieu sur ses principaux domaines d’études.

Aussi suis-je toujours prompt, lorsque je le vois cité, à m’assurer que la citation est conforme au souvenir que j’ai de l’esprit de son travail. Comme ce matin où je vois passer ce tweet:

J’ai le plus profond respect pour le titulaire de ce compte, Dany-Jack Mercier, enseignant et pédagogue émérite dont je conseille systématiquement la lecture à tous les jeunes qui souhaitent préparer les concours pour enseigner les mathématiques: son site, malgré une charte graphique de 1995, est une mine d’informations.

Mais cette citation attribuée à Bourdieu « sonne faux » à mes oreilles. Je décide donc de la tracer.

Première étape: une requête Google sur les mots importants, au cas où la citation serait tronquée ou reformulée. Premier constat: la requête ne fait remonter aucun texte de Bourdieu, mais plutôt une liste d’articles ou de billets de blog reprenant tous un extrait d’une conférence de Raymond Boudon à la fondation Saint-Simon le 12 février 1990.

Dans le huitième et dernier paragraphe de cet article, on voit apparaître:

Bref, il paraît avisé de faire l’inverse de ce que recommande le rapport Gros-Bourdieu : « l’importance excessive accordée à la trilogie « lire, écrire, compter » (…) mettant l’accent sur les performances (…), peut, à bon droit, être considérée comme l’un des facteurs de l’échec scolaire (…) ». « Il semble que l’examen n’est ni nécessaire ni suffisant . »

Ici, un petit point d’histoire s’impose.

Au début de son mandat, François Mitterrand demande au Collège de France de lui faire un rapport sur l’enseignement secondaire. C’est le « Rapport du Collège de France » ou « Propositions pour l’enseignement de l’avenir » remis par Pierre Bourdieu le 27 mars 1985. Il n’aura aucune suite, mais je vous invite cependant à lire ces quelques notes critiques le concernant.

En 1988, un ministre de l’Éducation Nationale tout juste quarantenaire du nom de Lionel Jospin crée un commission de réflexion sur les contenus de l’enseignement. Dirigée par Pierre Bourdieu et le biologiste François Gros, elle est composée de Pierre Baqué, Pierre Bergé, René Blanchet, Jacques Bouveresse, Jean-Claude Chevallier, Hubert Condamines, Didier DaCunha Castelle, Jacques Derrida, Philippe Joutard, Edmond Malinvaud, François Mathey. Elle remettra au Ministre, le 8 mars 1989, un rapport intitulé « Rapport Bourdieu-Gros » qui reprend de manière plus modeste certains des principe du rapport du Collège de France. Ce texte n’aura pratiquement aucune influence sur la loi d’orientation de 1989.

Maintenant un petit point de sociologie.

Il faut savoir que Raymond Boudon était un peu le « Salieri » de Bourdieu, ou son alter ego de droite à en croire… les gens de droite. On est loin du compte en termes de profondeur d’analyse, de publication ou même de notoriété nationale ou internationale, mais bon, faisons semblant de croire qu’il s’agit de deux intellectuels de même niveau. (malgré par exemple les 2 ordres de grandeurs entre des requêtes Google Scholar sur les noms  Bourdieu et Boudon). Et admettons tout de même que sur le sujet de l’éducation, les travaux de Boudon avaient le mérite d’être sérieux et d’avoir des conclusions intéressantes.

Résumons.

Une citation circule, attribuée à Bourdieu dans le rapport de 1985, que l’on retrouve essentiellement sur des sites d’extrême-droite, de droite traditionnelle, ou de gauche poujadiste. Comme vous pouvez le constater à la lecture du texte intégral fourni plus haut, ces mots n’y apparaissent pas.

Cette citation ressemble à s’y méprendre au début du dernier paragraphe d’un article tiré d’une conférence de Raymond Boudon, article dans lequel ce dernier prétend extraire, à grands renforts de (…), une recommandation du rapport de 1989. À nouveau, vous pouvez constater que les mots n’y sont pas. Ce point est inattaquable.

Enfin, toutes les recherches menées sur cette citation ramènent aux deux points précédents.

J’émets donc les hypothèses suivantes, dans l’ordre croissant de probabilités:

  • cette citation est extraite d’un écrit de Bourdieu non référencé et introuvable sur les interwebs,
  • cette citation est issue d’une conférence de Bourdieu à laquelle assistait Bourdon et dont il ne reste aucune transcription,
  • cette citation est extraite d’une allocution télévisuelle ou radiophonique de Bourdieu que je n’ai pas été capable de retrouver et que personne ne cite jamais,
  • Boudon, emporté par sa haine de Bourdieu, a placé ces mots dans sa bouche lors d’une conférence sans savoir qu’elle serait retranscrite,
  • je ne sais pas me servir d’un moteur de recherche.

Si vous vous sentez de mener l’enquête de votre côté, n’hésitez pas, je suis curieux de connaitre le fin mot de l’histoire et mes commentaires vous sont ouverts.