Un caillou dans la chaussure électronique

Peut-être ne le savez-vous pas, mais une circulaire du Ministère de l’Education Nationale parue le 17 mars 2015 modifie et précise les conditions d’utilisation des calculatrices aux examens à compter de la rentrée 2017. 

La nouveauté réside dans le fait que la « mémoire alphanumérique » — celle qui permet de saisir des programmes mais aussi du texte brut, donc potentiellement des antisèches — est désormais interdite, à moins de posséder une machine spéciale disposant de la fonctionnalité « Mode examen » qui, lorsqu’elle est activée, vide cette mémoire et le signale par une petite diode clignotante sur la tranche.

Ce nano-évenement, le léger émoi et les soupçons d’entente qu’il suscite, sous prétexte que les machines homologuées des principaux fabricants seraient déjà prêtes me font, permettez-moi, doucement rigoler.

Il faut avoir été au contact, comme votre serviteur, des élèves de Terminale S et ES durant ces vingt dernières années pour comprendre comment le Ministère, les programmes, les éditeurs de manuels, la majeure partie des enseignants et des parents ont lentement mais sûrement abdiqué toute volonté de transmettre aux gamins de véritables capacités de calcul numérique. 

Entendons-nous bien: je n’ai rien contre les machines. Je fais partie de cette génération qui les a vu arriver, parallèlement à la micro-informatique personnelle, et je peux affirmer sans rougir que mon sang de geek boutonneux bouillonnait, ce jour de septembre 1987 où je suis revenu de la Fnac Montparnasse avec ma toute dernière acquisition, toujours utilisée: une HP28C payée avec une partie des sous gagnés pendant mon premier job d’été. 

Mais si vous ne le savez pas, voici la réalité en classe, dans un lycée parisien normal, en Terminale ES:

  • TOUS mes élèves sortent leurs TI-83 à la moindre addition, lors même que dès qu’un calcul un peu long la nécessite, un tiers environ des élèves obtiennent des résultats incorrects car ils ne savent pas le saisir, 
  • Rien d’étonnant de la part d’élèves qui, dans leurs écrits, n’ont majoritairement aucune idée des règles de priorité dans les calculs, omettant les parenthèses nécessaires et en plaçant à des endroits inutiles, ne maîtrisant pas les règles basiques de calculs fractionnaires ou de puissances,
  • Moins d’un quart d’entre eux connaissent parfaitement leurs tables de multiplication, les autres hésitent, se trompent et finissent par prendre… leurs calculatrices!

En Terminale S, c’est à peine mieux:

  • Une grosse moitié connaît ses tables de manière satisfaisante, les autres étant obligés de réfléchir,
  • Ne parlons pas des carrés usuels, des puissances de 2, des valeurs trigonométriques usuelles et des valeurs numériques approchées des racines: il m’a fallu un premier trimestre d’interrogations individuelles orales systématiques pour qu’ils les apprennent,
  • S’ils saisissent en moyenne mieux leurs calculs, ils commettent encore des erreurs et sont incapables de s’en rendre compte, du fait de la confiance aveugle qu’ils portent à la machine.

Il est assez savoureux dans ce contexte, alors que l’algorithmie est censée prendre une part de plus en plus importante dans les programmes (de mathématiques  Pourquoi donc? Les profs de maths sont-ils naturellement les mieux placés pour l’enseigner?), alors que les principaux manuels donnent systématiquement des exemples de programmes sur les deux machines des deux principaux fabricants, de voir sortir une circulaire qui va immanquablement mener à un renouvellement de tout le parc. 

Faisons maintenant un point: de quoi ont vraiment besoin des élèves, entre Bac -1 et Bac+5?

  • Des 4 opérations, du carré et de la racine, de l’inverse et des puissances,
  • De l’exponentielle et du logarithme,
  • Pour les scientifiques, des fonctions trigonométriques,
  • De la possibilité de faire une table de valeurs sur une fonction,
  • Du calcul intégral numérique (et encore, pour vérification),
  • De la loi Binomiale et de la loi Normale (et encore, pour vérification),
  • Et disons, de 50 pas de programme, non alphanumériques, avec des boucles et des tests,
  • Et c’est marre!

Tout le reste, c’est du pipeau:

  • Dessiner des courbes? On s’en fout, du moment qu’ils savent faire correctement une étude de fonction et un tableau de variations. Et s’il faut le faire, on va en salle d’info utiliser Geogebra,
  • Du calcul symbolique? On s’en fout, ils doivent juste savoir dériver et intégrer des fonctions usuelles. Et s’il faut le faire, on va en salle d’infos utiliser XCas,
  • D’un solver, du calcul complexe, du calcul matriciel? Justement pas: tous les exercices sont montés de façon à être faisables à la main!

Une telle machine, si elle devait exister, coûterait entre 18 et 25 euros (c’est à dire entre le prix d’une Casio Fx 92 et celui d’une Casio 991) et serait amplement suffisante. À titre indicatif, le premier modèle de chez Texas Instruments proposant le mode examen, la TI-82 Advanced, sera vendue entre 60 et 65€.

Soyons fous: et si, à l’heure où on nous ballade avec des grands plans numérique-à-l’école-une-tablette-pour-tous-les-élève-mon-cul, un gouvernement se prétendant de gauche interdisait la calculatrice au collège pour lancer un appel d’offre annuel sur une telle machine et l’offrir à tout gamin entrant en seconde?