Hier soir, tranquillement assis avec un verre de rhum pour lire les indignations  quotidiennes sur Twitter, j’ai été happé par des RT de ce tweet d’un supposé influent supposé rigolo.

Il y a 30 ans de cela, je n’aurais compris ni le sens ni la portée d’un message comme celui-là. Entre temps, j’ai appris à lire et à parler l’anglais, je me suis intéressé à la musique, la littérature et au cinéma états-uniens. À mesure que mon niveau de langue augmentait et avec l’avènement des sites de P2P, j’ai regardé des séries et du stand-up, beaucoup de stand-upDe fil en aiguille, guidé par mon attrait pour la culture afro-américaine, j’ai hurlé de rire devant Eddie Murphy, Chris Rock (qui m’amènera à suivre Louis C.K.) puis Dave Chapelle.

C’est alors qu’au détour d’un spectacle de ce dernier, je suis tombé sur ce sketch :

Grande fut ma surprise. Car autant je m’étais intéressé au trope raciste de la pastèque à travers l’intrigue du titre d’un tube de Herbie Hancock, autant je n’avais jamais rencontré celui du poulet frit, dont je savais juste qu’il était un plat apprécié dans les états du Sud.

J’avais alors mené ma petite enquête, dont voici la conclusion.

Il semble que le point de départ de cette association raciste soit le film de D.W. Griffith sorti exactement 50 ans après la fin de la Guerre de Sécession, « Naissance d’une Nation » («The Birth Of A Nation», D.W.Griffith, 1915).

Cette œuvre historique fleuve suscita dès sa sortie une très vive vague d’indignation, essentiellement pour la manière dont elle dépeignait les noirs comme des êtres primitifs, stupides, tricheurs, alcooliques, agressifs envers les femmes blanches, tandis que dans le même temps, il encensait dramatiquement la naissance du Klu Klux Klan.

Très rapidement, des émeutes dans les grandes villes,  puis des attaques racistes sur les communautés noires menèrent à l’interdiction du film dans trois états et une douzaine de villes, mais sans plus, malgré les appels au boycott répétés émanant de la N.A.A.C.P.

Ce fut quoi qu’on en dise un succès commercial qui sera classé 44ème plus grand film de l’histoire des États-Unis en 1998.

Pour comprendre les raisons de tels soulèvements, voici quelques scènes tirées de ce film.

Tout d’abord, on y montre le Noir comme toujours prêt à faire une petite danse pour fêter le passage de ses maîtres dans les plantations…

Danses.gif

Quand il est heureux, non seulement le Noir danse, mais en plus, il mange de la pastèque comme un gros goret, mais ça nous le savions déjà…

Pastèques.gif

Par la suite, lorsqu’on est trop gentil avec lui et qu’on organise des élections en lui laissant le droit de vote, le Noir fraude (vous noterez le talent du comédien blanc grimé qui a le rôle)…

Fraudes.gif

Tant et si bien qu’il arrive à avoir la majorité (apparemment à la Chambre des Représentants de Caroline du Sud en 1870), et que du coup, c’est le bordel.

Car le Noir n’en a rien à battre d’être dans un lieu symbolique consacré du pouvoir, il continue à se comporter comme un primitif. Il mange des cacahouètes…

Cacahouètes.gif

ou bien il picole en screud…

Alcool.gif

ou alors, et vous l’attendiez tous, il mange ostensiblement du poulet frit (pendant que son pote pépouze au premier plan se déchausse)…

Poulet.gif

La grande classe, non ? Et encore, je vous épargne toute la seconde partie du film axée sur l’histoire d’une femme blanche qui se jette d’une falaise pour échapper à un Noir qui cherche, selon lui, à l’épouser, mais le spectateur blanc n’est pas dupe qui comprend qu’il souhaite en fait la violer.

Le poulet partageait avec la pastèque cette propriété qu’il se mangeait « salement » avec les doigts, qu’il était un met de choix pour les primitifs qui ne sont pas au fait des us et coutumes des gens civilisés. Il est dès lors devenu, comme le fruit, un trope raciste courant aux États-Unis. Il est d’ailleurs intéressant de noter qu’il a réussi à s’ancrer au point de survivre au recul des manières de la table et à l’arrivée de la junk food qui se mange avec les doigts : hot-dogs, hamburgers, pizzas.

Aujourd’hui, l’association « Noirs — Poulet frit » continue de renvoyer directement à cette époque et à son racisme pleinement assumé. À travers la mondialisation (des chaînes de restauration rapide et des images de la culture populaire états-unienne), elle a traversé l’Atlantique, perdant son explication historique pour ne plus conserver que sa connotation raciste, doublée d’un stigmatisation sociale.

Car le poulet pané n’est pas une recette familiale en Europe : elle s’y est implanté il y a une vingtaine d’année avec l’arrivée de KFC, principalement dans les quartiers pauvres des périphéries des grandes villes où sont surreprésentées les populations africaines immigrées et antillaises (dont elle recoupe parfois les habitudes alimentaires familiales).

C’est pourquoi, en France en 2016, faire ce rapprochement en présentant 5 footballeurs français ayant grandi dans les quartiers pauvres est non seulement faire acte de racisme, mais rappeler le fait que malgré leurs efforts pour s’extraire de cette pauvreté, ils en conserveront à jamais les habitudes.

 

 

 

 

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4 réflexions sur “De KFC au KKK

  1. Merci pour cette explication. Je connaissais cet association bien raciste Noir/poulet qu’on retrouve beaucoup dans la « culture » populaire US, mais je ne savais pas d’ou elle était tirée. On retrouve une association similaire Noir/Peur de l’eau (ex : http://imgur.com/gallery/aQTDtvY) . Y aurait-il aussi un passage la dessus dans ce film apparement bien immonde?

    1. Remarque très pertinente.
      Dans ce film, non rien.
      Il y a effectivement une phobie assez répandue (relevée statistiquement) de la natation dans la communauté noire états-unienne.
      De ce que j’en avais lu à l’époque où cela m’avait intrigué, j’en ai retenu qu’il semble que ce soit un problème lié:
      – à la pauvreté des populations noires qui ne leur permet pas d’accéder aux piscines et aux cours de natation mais surtout,
      – à la peur des parents qui ont peur que leurs enfants se noient, peur elle même née de la ségrégation dans les piscines à leurs époques, car,
      – même après les émeutes des années 60, lorsque des piscines ont été construites, elles avaient des dimensions plus propices au faire plouf qu’à vraiment nager (genre 1m de fond).

      Pour des informations exactes, il faut lire Jeff Wiltse, une histoire sociale des piscines aux Etats-Unis. (Je ne sais pas si le livre existe en français)

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