Il y a quelques jours de cela, j’ai regardé le remake de « Roots » (pas mal du tout en passant, surtout pour la prestation de l’excellent Forest Whitaker) et dans le premier épisode, on assiste à une cérémonie collective de circoncision comme faisant partie intégrante du vaste rite initiatique de passage à l’age adulte dans une tribu Mandinka de la Gambie de 1750, à vaste majorité musulmane.

Puis hier soir, j’ai vu passer ce tweet d’une collègue, qui m’a fait rigoulé parce que je vois bien l’image:

Enfin ce matin en rangeant les photos de mes enfants, je suis tombé sur une série de photos dont voici la moins « graphique »:

Istanbul 1982

Nous sommes en juillet 1982 dans le jardin terrasse du « Lalezar » à Istanbul, un célèbre club de nuit tenu par l’un de mes oncles paternels, le monsieur à gauche du clown. Le garçon de 12 ans, là, c’est moi.

Pourquoi est-ce que je me tiens debout, pantalon ouvert, devant un monsieur à genoux avec une blouse? Parce que je viens de me faire circoncire.

J’ai les bras en l’air parce qu’il y a deux musiciens, hors cadre, qui accompagnent le clown et que je suis censé esquisser un pas de danse pour montrer à quel point je suis content (et encore mes parents m’ont-ils épargné le costume traditionnel ridicule).

Sauf que je suis tout sauf content.

D’abord parce que malgré la petite piqûre anesthésique, une circoncision à 12 ans, ça fait bien bien mal, et ce n’est pas étonnant qu’on le fasse plus tôt, vers 6/7 ans en Turquie et carrément dans les premières semaines dans d’autres traditions.

Ensuite parce que cela faisait trois ans que nous n’étions pas revenus en Turquie pour les vacances (mes parents s’étaient bien gardés de me mettre en stress: ils ne m’avaient parlé de l’opération qu’une fois dans l’avion, les fourbes) et que je me réjouissais, de me promener en mangeant des simit  ou des mısır et en buvant des vişne suyu (jus de griottes glacés) à tous les coins de rues, de rendre dingue ma mère en me perdant dans les ruelles du pazarde traverser la ville dans la rutilante Chevrolet 1955 du meilleur ami de la famille (à gauche de mon oncle sur la photo), un conducteur de dolmuşd’aller ensuite passer un mois à nager et faire du bateau dans les eaux translucides de Kalkan, un bled entre Bodrum et Antalya où un cousin tenait une immense maison d’hôtes dont je me souviens qu’elle était assaillie par les membres de l’ambassade d’Angleterre et leurs familles (Ah! mes premiers émois avec la fille de l’un d’entre eux, une magnifique rouquine, mais un peu vieille pour moi parce qu’elle elle avait 14 ans).

Sauf que.

Sauf que, après une circoncision (à 12 ans, je vous rappelle), eh bien il faut attendre que ça cicatrise, donc tu n’as pas le droit de te baigner pendant 15 jours. Tu as d’ailleurs à peine la possibilité de marcher longtemps, parce que le pansement frotte à l’intérieur du slip. Donc tu restes comme un con, dans ta chambre d’hôtel climatisée, à regarder la télévision turque des années 80. Oh bien sûr, tu frissonnes tous les matins quand la jolie infirmière vient vérifier ton pansement et te tripoter la nouille pour verser dessus la poudre cicatrisante, puis retirer le fil de la suture au bout de quelques jours. Mais cela ne suffit pas à te faire oublier la douleur, encore aujourd’hui inscrite au plus profond de ma mémoire.

Dans trois jours, c’est le sixième anniversaire de mon nain, et je ne peux m’empêcher de penser à ce moment que vivent tous les enfants de mon pays à son âge, depuis toujours.

Mais ce ne sera pas le cas pour le mien: à moins bien sûr qu’il ait un souci médical et qu’un médecin nous dise que l’opération est impérative, je me refuse à imposer à mon fils une telle atteinte à son intégrité physique; je refuse de lui faire porter le flambeau de cet acte limite barbare s’il ne se justifie que par la tradition culturelle ou pire, la religion. Par contre, comme il a bien vu cette différence anatomique qui nous distingue, je lui ai expliqué tout ce que vous venez de lire et surtout, je lui ai fait comprendre que s’il estime, adulte et en toute conscience individuelle, qu’il veut subir cette opération pour des raisons qui lui appartiendront, alors ce sera son choix propre et il en assumera les conséquences.

Pour terminer, une petite histoire drôle du pays, que mon père adorait raconter.

Un type passe devant une vitrine dans laquelle se trouvent de magnifiques montres. Il en voit une parfaitement à son goût et entre dans la boutique pour l’acheter.

— Bonjour, je viens de remarquer une montre tout à fait à mon goût dans votre vitrine, j’aimerais la voir de plus près s’il vous plaît.

— Ah, mais je ne vends pas de montres mon bon monsieur. Je suis sunnetci (« circonciseur »).

— Quoi?! Mais alors pourquoi toutes ces montres dehors?

— Mais qu’est ce que vous voulez que je mette en vitrine?

 

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